une transformation digitale Le Temps

Le Temps effectue sa mue digitale. Transformation numérique oblige, le groupe Ringier a revu ses priorités en termes de stratégie éditoriale : le web prime désormais sur le print. Gaël Hürlimann, rédacteur en chef numérique du journal Le Temps, nous a fait part, le temps d’une rencontre, des défis et questions qui se sont posés par rapport à la refonte du site internet. Le projet, lancé en mai 2015 a vu son aboutissement fin septembre 2015 avec la mise en ligne du site internet du Temps entièrement repensé pour l’utilisateur.

Le Temps : Etat des lieux

La révolution digitale malmène la presse depuis quelques années. Chaque groupe de presse élabore une stratégie afin de s’adapter à cette lame de fond. Le Temps, lui, a mûri sa stratégie afin de se saisir des défis propres à la transformation digitale et de réunir les conditions pour les relever.

Défis : augmenter la visibilité et la fréquentation de son site Internet, améliorer son taux de conversion tout en offrant le même degré de qualité.

Un audit de la version digitale du site du Temps avant refonte a permis dégager les points faibles suivants :

– Faible durée moyenne de consultation d’un titre. Avant la refonte, la durée de consultation moyenne s’élevait à 30 secondes. Une semaine après la mise en ligne nouveau du site, cette durée avait déjà augmenté de 25 %.

-Taux de rebond élevé.

-Manque d’attractivité auprès des jeunes. Le lectorat est composé pour une bonne moitié de personnes de plus de 50 ans. L’objectif : séduire un lectorat plus jeune.

-Heures de consultations réduites aux horaires de bureaux. Faible taux de fréquentation le week-end et en soirée.

Comment Le Temps s’y prend-t-il pour changer la donne ?

 Fréquentation : l’utilisateur pris comme étalon de mesure.

En choisissant de se caler sur les rythmes de l’utilisateur. Et en jouant sur l’accessibilité immédiate du contenu. En proposant des contenus qui se consomment rapidement sur le chemin du travail. Et en publiant les articles de fond en début d’après-midi. L’enjeu étant de trouver le point de convergence entre les attentes et comportements des utilisateurs d’un côté et les ambitions du Temps d’un autre côté, sans pour autant transiger sur la qualité du journal. Et de faciliter la consommation de l’information tout au long de la journée.

Afin d’optimiser l’expérience utilisateur, le site est passé en mode responsive, adapté aux mobiles et tablettes, compatible PC/Apple. La hiérarchie des titres et rubriques a été retravaillée et modifiée afin de permettre une meilleure expérience utilisateur, faciliter la navigation et retenir les visiteurs plus longtemps sur le site web. http://labs.letemps.ch/nouveau/

Le journal a misé sur le PDF comme moyen de conversion ; en servant de passerelle entre le print et le digital, le PDF facilite la transition en douceur vers le digital. http://labs.letemps.ch/pdf/list.php

Le développement d’une application a été écarté car la rédaction a estimé qu’une application n’apporte aucune valeur ajoutée en termes de fonctionnalités.

L’évolution du statut de l’information

Nous voulons faire vivre au lecteur une nouvelle expérience de l’information. Gaël Hürlimann, rédacteur en chef du Temps numérique.

Et ce,  grâce au partage sur les réseaux sociaux, où journalistes et audience sont impliqués. L’information n’est plus une fin en soi. Si l’information était servie au lecteur telle quelle, inerte, avant la révolution digitale, sa durée de vie est désormais extensible.

Le Temps compte pleinement exploiter le potentiel offert par les medias sociaux pour nourrir le contenu, encourager les interactions, susciter le débat. Le journal numérique se positionne clairement en tant que plateforme d’échange.

Cela va bien au-delà de l’expérience traditionnelle du print. La publication constitue désormais le point de départ du cycle de vie du contenu et ne marque plus l’aboutissement du processus de transmission de l’information.

Quel enjeu pour les journalistes ?

Cette transformation digitale, si technique qu’elle soit, a des répercussions importantes au niveau de l’humain. Les journalistes ne sont plus les seuls vecteurs de l’information. Ils doivent désormais se faire au fait que leur travail ne se limite plus à la production de contenus informatifs de qualité. Il leur faut s’adapter aux évolutions et changer leur état d’esprit étant donné que la chaîne de la transmission de l’information est devenue plus sophistiquée et versatile.

La durée de vie du contenu varie, entre autres, en fonction de sa gestion sur les réseaux sociaux et de la capacité du journaliste à engager l’audience. Sur les réseaux sociaux, le journaliste ne se contente plus d’informer. Son rôle prend de l’ampleur. Le journaliste doit réfléchir à l’avance à la manière d’optimiser la vitalité et la durabilité de son contenu. Il est intégré, endosse le rôle de modérateur de chat par rapport à son article. A ce niveau, Le Temps a tranché en faveur des interactions via les communautés sur les réseaux sociaux, privilégiées pour leur effet démultiplicateur.


Il faut non seulement faire réagir le lecteur, mais encore le faire agir. Le flux est à double sens. Les lecteurs sont encouragés à recommander les contenus jugés pertinents. Ils participent ainsi à la dynamisation du trafic du site du Temps. Le journaliste ne se contente plus d’informer mais recueille également l’avis des internautes et les sollicite afin de cerner au plus près leurs attentes et centres d’intérêt.

Un changement d’état d’esprit. Avant le journaliste menait son enquête et son article était envoyé aux rotatives. Maintenant, avant d’écrire, le journaliste doit appréhender le contenu de manière inédite en s’appuyant sur des critères précis : légitimité du contenu, attentes du lectorat, métriques. Pour le journaliste, il ne s’agit plus seulement d’écrire sur un sujet donné sous un angle donné, mais encore de penser en termes de stratégie de contenu, d’anticiper la réaction de l’audience sans pervertir sa manière d’écrire. De produire du contenu informatif de qualité et tout en intégrant les métriques en jeu et en estimant le temps que les lecteurs passent sur les histoires individuelles.

Ce changement de configuration pousse les journalistes à changer leur manière de travailler pour composer avec la pluralité des contenus et des canaux de diffusion.

Quel enjeu collectif ?

L’information s’enrichit de contenus de nature variée (photos, infographies) et de formats divers tels que l’audio, la vidéo. Sans mentionner la pluralité des temps de publication, décisive dans l’impact de la stratégie  digitale adoptée. La gestion de cette évolution demande une capacité d’adaptation de la part de la structure dans sa globalité.

transformation digitale infographie

Il ne peut y avoir de demi-mesure. La transformation digitale implique l’adoption d’une nouvelle organisation du travail : le contenu s’appréhende différemment, de manière plus subtile. Le contenu est rédactionnel, visuel, audio, interactif. Il est un tout. De par sa diversité, il fait appel à un large spectre de compétences. D’où la nécessité de décloisonner les départements, et de favoriser la collaboration transversale. Il n’y a plus de chasse gardée du journaliste. Les équipes marketing et de gestion du contenu sont amenées à coopérer. L’information digitale exige une ouverture tant au niveau de l’entreprise qu’au niveau individuel. Une transition digitale réussie implique nécessairement une acceptation totale du changement.

Et ensuite ? C’est un travail de longue haleine. Il faudra tester, tester, et retester. Ce sont les métriques qui détermineront les initiatives à prendre pour améliorer et optimiser le trafic. Grâce aux données collectées en temps réel par le biais d’outils d’analyse du trafic web, les statistiques et indicateurs de performance indiquent à quel niveau il faudra intervenir pour améliorer les résultats. Pour le journal, l’objectif est faire en sorte d’engager un nombre croissant de lecteurs pour chaque page.

Ce tournant digital signifie-t-il pour autant la fin du papier ? On ne peut l’affirmer avec certitude. A ce jour, 85 % des recettes du Temps vient du print. Si dans la presse le papier est en déclin, il y a fort à parier qu’à l’avenir, il continuera de cohabiter avec le numérique.

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